Dirigée par un soudeur diplômé, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (1) a traité sans faiblesse les soudures défectueuses de l’EPR de Flamanville. Par courrier envoyé hier à EDF, elle a imposé à l’électricien la réparation de ces soudures avant toute mise en service du réacteur. Mettant fin ainsi au dernier espoir de l’électricien : repousser la réparation à 2024, après une mise en service.
Les 8 soudures défectueuses concernent des tuyaux qui traversent l’enceinte du réacteur pour conduire la vapeur produite dans les générateurs de vapeur, et donc sous pression, vers la turbine où est produite l’électricité, dans un autre bâtiment. Il s’agit donc du circuit dit « secondaire », distinct de celui qui mène l’eau et la vapeur du réacteur lui-même au générateur de vapeur. Les deux circuits sont séparés physiquement, le transfert de chaleur se faisant par le contact des parois externes des tuyaux des générateurs de vapeur avec l’eau chaude provenant du réacteur.
Ce point final à un problème technique survenu lors de la construction de l’EPR va occasionner un nouveau délai avant la fourniture d’électricité par ce nouveau type de réacteur destiné à remplacer le parc actuel de centrales nucléaire. Il permet quelques commentaires.
► L’ASN confirme sa réputation d’Autorité de sûreté la plus sévère du monde. Malgré l’enjeu industriel et financier de l’EPR, elle n’a cédé à aucune des demandes d’EDF tout au long de l’instruction du dossier.
► L’ASN confirme son haut niveau de compétence sur sa capacité à surveiller les dispositifs essentiels pour la sûreté. La qualité de l’instruction par ses propres experts puis par les « groupes permanents » qui réunissent également des experts externes, voire étrangers, a de nouveau montré sa pertinence technique et sa capacité à repousser toute tentative de pression de l’industriel. En outre, le refus de tout compromis technique – comme celui de repousser de quelques années la réparation – indique que l’ASN n’exclut pas de ses relations avec l’industriel une dimension de « punition » dans ces décisions, ce qui était déjà notable dans l’affaire de la digue du Tricastin (lire ici). Cette capacité à punir signale que le rapport de force entre le contrôleur et le contrôlé est en faveur du premier, un atout décisif du système français de surveillance du risque nucléaire (si on le compare au système japonais d’avant l’accident de Fukushima par exemple).
►La première détection d’un défaut possible sur les soudures remonte à octobre 2013, par le sous-traitant de Framatome qui les a réalisé en usine, par une mesure inférieure aux règles sur un assemblage témoin. Or, malgré cette détection, ni Framatome ni EDF ne réagissent, les opérations sont terminées et les traversées installées à Flammanville en 2014 et 2015. C’est seulement en juin 2015 que Framatome semble avoir été informée des observations de 2013 et transmet l’information à EDF. Il faut ajouter à ce délai le fait que EDF n’avait pas veillé à ce que ses exigences de qualité soient transmises au sous-traitant réalisant les soudures. Puis, entre janvier et mars 2017, l’information est transmise à l’ASN, oralement puis par un courrier officiel d’EDF. Ces délais successifs révèlent qu’une bonne gestion du chantier aurait permis de limiter considérablement les effets de la mal-façon initiale en reprenant les soudures en usine. Manifestement, la direction en charge de la construction de l’EPR était plus motivée par des indicateurs de coûts que par la qualité des travaux. Comme souvent en pareil cas, le résultat d’une telle démarche est une augmentation considérable des coûts…

► Les aléas du chantier de l’EPR de Flamanville contrastent fortement avec le succès des deux chantiers d’EPR réalisés en Chine pour deux réacteurs dont l’un est déjà en service et l’autre sur le point de l’être, sur le site de Taishan. Ces succès confirment que ce réacteur de troisième génération, dont le niveau de sûreté est amélioré et permet notamment d’éviter la dissémination de radioactivité en cas de destruction du cœur, ne pose pas de problème particulier de construction par conception. Son coût supérieur aux centrales de deuxième génération s’explique par son niveau de sûreté plus élevé. Il est en partie compensé par une puissance plus élevée et une durée de fonctionnement plus longue. Mais l’essentiel de la différence du coût des chantiers actuels tient aux erreurs liés à la perte d’expérience, elle peut donc disparaître si cette expérience est reconstituée – ou déjà là montre l’exemple chinois.
► En revanche, les aléas de Flamanville soulignent que les capacités à conduire un tel chantier dépendent de la solidité du tissu industriel mobilisé – des entreprises comme des compétences techniques des opérateurs. Négliger cette dimension a conduit aux délais et surcoûts des chantiers d’Okiluoto en Finlande et de Flamanville. Cette négligence met en cause la responsabilité des directions d’EDF (et d’ex-Areva pour Okiluoto) au plus haut niveau. Elle souligne que lorsque des pouvoirs politiques mettent à la tête de ces entreprises des personnes ne disposant pas d’expériences personnelles liées à la mise en oeuvre des technologies cruciales, ils prennent le risque de voir des indicateurs financiers de court terme l’emporter sur une approche technique dans les consignes données aux équipes. Ma grand mère me le disait déjà : « le bon marché est toujours plus cher ». C’est vrai pour les chaussures, c’est encore plus vrai pour une centrale nucléaire.
► De manière plus générale, l’option nucléaire ne débouche sur une véritable maîtrise de son approvisionnement électrique que si l’industrie de construction et d’entretien des centrales est en bon état de marche. La désindustrialisation profonde de la France – où la part du PIB générée par l’industrie est descendue à 10% contre 14% pour l’Italie et 20% pour l’Allemagne – peut mettre en cause cet objectif. Des soudures de qualité nucléaire sont un produit industriel certes de haut niveau mais standard et réalisé par centaines dans d’autres secteurs (oléoduc, gazoduc, pétrochimie…) et en routine en Chine pour les centrales nucléaires en construction. Puisque la PPE – programmation pluriannuelle de l’énergie – prévoit de conserver un socle nucléaire à la production d’électricité, il faudra donc un programme de construction de centrales. Le conduire avec succès suppose de s’assurer que la capacité à réaliser toutes ces opérations dans la durée est bien là.
Sylvestre Huet
(1) Le président actuel de l’ASN, Bernard DOROSZCZUK, ingénieur de l’Ecole des mines de Douai (1980), est également diplômé de l’Ecole supérieure de soudage (ESSA – 1982).






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