Ce matin, train pour le sud avec mon fils, et le rituel immuable : halte au point presse. Je scanne, à ma façon : lecture en diagonale, pensée en spirale. Mon cortex joue à saute-mouton avec les signaux faibles, et une demi-phrase m’ouvre trois dossiers.
La preuve : un encart sur le “management émotionnel” me fait penser à Spinoza, au design conversationnel et à l’odeur des salles de réunion mal ventilées. J’essaie de ne pas m’enflammer : ce n’est pas simple d’être câblée pour capter du signal partout.
Place à ce présentoir en caisse, une pépite :
À deux doigts des “serial killers”, un guide des émotions signé Le Monde. Volontaire ? Brillant. Pas volontaire ? Carrément freudien. Surtout avec, en arrière-plan, Fracas et son “Comment tout peut exploser”. Oui, je vois. Très bien même.
Deuxième arrêt de cette matinée déjà bien chargée (nuits courtes, cerveau allumé trop tôt). Ça se passe ici, juste là : ce qu’ils appellent, dans le jargon, une “zone chaude”. Là où l’œil tombe, là où le panier se remplit.
Fait marquant : à vue d’œil, la moitié du linéaire est dédiée à ce que j’appellerais la feel-to-buy zone. À droite, l’empire du “mieux-être” : hypersensibles, hyperempathiques, pensées positives, communication non violente, PNL pour tous. Et ça déborde en bas à gauche : flow, happinez, yoga, méditation, psychologie (en kit), etc.
Après avoir failli rater mon train (welcome to my life), happée en hyperfocus par le rayon snacks et ses promesses de diversification healthy, je me pose enfin.
J’écris aujourd’hui à mi-chaud, ce moment bizarre entre l’impulsion brute et le recul structuré. Trop à chaud, c’est illisible, et ce, même pour moi. À froid, je contrôle. Trop. Je filtre, je cadre… et je perds quelque chose, un élan, une nervure peut-être. Là, j’ai juste envie d’autre chose : une facette moins lisse, plus vivante.
Donc… reprenons le fil. Qu’est-ce que ça m’inspire, tout ça ?
Au début, je me suis dit : ok, chouette, on se reconnecte au sensible, à quelque chose de plus humain. Mais très vite, j’ai senti que c’était trop bien ficelé. À force de vouloir cartographier les émotions, on leur ôte toute géographie sensible. Ce n’est plus du ressenti, c’est de la logistique : réglable, paramétrable, plug-and-play. Comme si, sous le vernis de l’éveil, c’était l’anesthésie de masse qui opérait.
Et là, ça m’a ramenée à ce mythe tenace autour des soft skills qui seraient forcément bienveillantes, douces, morales.
Erreur.
Déjà, les soft skills qu’on croit “morales” - l’écoute, l’empathie, la patience - sont parfois devenues des outils d’efficacité. On ne les valorise plus seulement pour leur éthique, mais pour leur performance. On écoute pour mieux convaincre. On fait preuve d’empathie pour désamorcer. Même la bienveillance est devenue une stratégie.
Deuxio, et plus largement : les soft skills ne sont pas, par nature, bienveillantes, ni morales, ni neutres. Un soft skill, en réalité, c’est une compétence non technique, incarnée, humaine, qui influence notre manière de percevoir, de réagir, de lire l’autre, de se mouvoir dans le monde.
Et ça peut inclure des choses moins avouables :
l’ironie comme système de survie ;
la froideur, comme refus de se laisser annexer par l’émotion attendue ;
la méfiance comme mémoire active du réel ;
la manipulation, parce qu’on perçoit trop vite ce que les autres dissimulent encore ;
la roublardise, un art de naviguer dans le déséquilibre avec une lucidité trop fine pour rester sage ;
Le voyeurisme, pas celui qui regarde en cachette, mais celui qui regarde là où le monde à mis un rideau, et se demande pourquoi ;
ou encore l’obsession, comme ligne de force dans un monde où l’intention (au même titre que l’attention) se dissout.
Et dans l’attention comme dans l’intention, ce qui tient, c’est la tension. Sans elle, tout s’effondre en surface.
Ce n’est pas moral, c’est humain. Et profondément inadapté à ce que l’époque attend de nous. Donc, peut-être, essentiel.
Mon avis ? Méfiez-vous des sentiments bien emballés : ce n’est pas vivant.
L’époque veut du bon, du juste, du positif… calibré, partageable, rentable. Mais pour être vraiment présent à l’autre, curieux du monde, il faut parfois regarder là où ça dérange. Sentir ce qui gène. Penser avec ce qui ne se digère pas.
On a longtemps voulu distinguer le vrai du faux, il est peut-être temps d’écouter ni l’un ni l’autre, et de tenter autre chose : être justes.
Juste authentiques.
MD