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21 May 12:25

« Pretty privilege » : faites-vous plus confiance à quelqu’un que vous trouvez beau ?

by Astrid Hopfensitz, Professor in organizational behavior, EM Lyon Business School

Ce qui fait la beauté d’une personne fascine les artistes et les scientifiques depuis des siècles. La beauté n’est pas, comme on le croit souvent, « dans l’œil de celui qui regarde », mais suit bel et bien des règles prévisibles. La symétrie et les proportions jouent un rôle dans ce que l’on considère comme beau, et bien que la culture et les normes façonnent notre perception de la beauté, les chercheurs observent un large consensus sur les personnes qui sont considérées comme belles par la plupart des gens.

Il n’est donc pas surprenant que le marché de la beauté soit en constante augmentation (à l’exception d’une petite baisse en 2020, liée à la pandémie de Covid), atteignant 430 milliards de dollars de revenus en 2023, selon un récent rapport de McKinsey. La fascination pour le maquillage ou les soins cosmétiques est alimentée par l’image des visages « parfaits » qui pullulent sur les médias sociaux, artificiellement améliorés par le traitement d’image et les filtres. Mais tout cet argent est-il dépensé à bon escient ?

Privilège de la beauté

Pour le dire vite : oui. Dans le contexte actuel de concurrence acharnée sur le marché du travail, les avantages économiques liés à la beauté sont indéniables. De nombreuses études ont montré que les personnes séduisantes bénéficient d’un bonus et gagnent mieux leur vie en moyenne. Certaines professions bien rémunérées sont construites autour de la beauté (comme le show-business), mais ce qui est plus surprenant, c’est que pour presque n’importe quel type d’emploi, la beauté peut entraîner un effet de halo positif. On s’attend à ce que les personnes perçues comme belles soient plus intelligentes et elles sont considérées comme de meilleurs leaders, ce qui influe sur les trajectoires et les opportunités de carrière.

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Les personnes perçues comme belles seraient également plus susceptibles de bénéficier de la confiance des gens, ce qui leur permet d’obtenir plus facilement une promotion ou de conclure des accords commerciaux. Les personnes à l’apparence agréable sont supposées être en meilleure santé et/ou avoir eu des interactions sociales plus positives dans leur passé, ce qui peut influencer leur fiabilité aux yeux des autres.

Est-ce que le fait d’être séduisant rend plus digne de confiance ?

Mais cette théorie tient-elle la route ? Dans notre récent article, Adam Zylbersztejn, Zakaria Babutsidze, Nobuyuki Hanaki et moi-même avons cherché à le savoir. Dans des études antérieures, on présentait différents portraits à des observateurs et on leur demandait ce qu’ils pensaient de ces personnes. Cependant, ces images étaient souvent tirées de bases de données de portraits ou même générées par ordinateur, ce qui permet aux chercheurs d’étudier les perceptions, mais pas de savoir si ces croyances sont exactes. Pour le savoir, nous avons dû mettre au point un paradigme expérimental dans lequel nous pouvions observer la fiabilité de différentes personnes, prendre des photos d’elles et, plus tard, présenter ces photos à d’autres personnes pour qu’elles les évaluent. Voici comment nous avons procédé.

Comprenant un total de 357 volontaires, notre étude a débuté à Paris en octobre 2019, où nous avons demandé à un premier groupe de 76 volontaires de participer à une courte expérience sur la prise de décision. Dans le cadre de l’étude, les participants ont été répartis en paires de manière aléatoire, sans savoir avec qui ils jouaient. Certains jouaient un rôle qui nécessitait de faire confiance à un autre individu (groupe A), tandis que d’autres étaient en position de rendre la pareille ou de rompre la confiance qu’ils avaient reçue (groupe B), sachant qu’ils gagnaient toujours plus en rompant la confiance. Pour augmenter les enjeux, de l’argent réel était mis sur la table.

Les participants du groupe A pouvaient gagner jusqu’à 12 euros, mais seulement s’ils faisaient confiance à l’autre joueur. Pour ce faire, ils se sont vus présenter le scénario de choix abstrait expliqué ci-dessous, alors qu’ils étaient assis individuellement dans une cabine.

S’ils décidaient de ne pas faire confiance, ils étaient sûrs de recevoir un maigre paiement de 5 euros pour leur participation à l’étude. En revanche, lorsqu’un joueur A décidait de faire confiance à son partenaire B, son sort était entre les mains du joueur B. Ce dernier pouvait alors agir de manière à être digne de confiance en lançant un dé qui promettait de générer un gain de 12 euros pour le joueur A, ou de manière indigne de confiance en réclamant une récompense de 14 euros pour lui-même et en ne laissant rien au joueur A.

Ce type de jeu (appelé « jeu d’action cachée ») a déjà été développé pour mesurer l’attitude de confiance désintéressée des individus.

Il se déroulait comme suit : dans un premier temps, le joueur A devait choisir de faire confiance au joueur B (en disant « à droite ») ou de ne pas lui faire confiance (en disant « à gauche »). Dans un deuxième temps, le joueur B devait décider s’il lançait un dé ou non.

Le gain de chaque joueur dépend donc de ses propres actions et/ou des actions de l’autre joueur :

  • Si le joueur A choisit « à gauche » (ne pas faire confiance), quel que soit le choix du joueur B :

    • le joueur A et le joueur B reçoivent tous deux un gain de 5 euros ;
  • Si le joueur A choisit « à droite » (faire confiance) et que le joueur B choisit « Ne pas lancer » :

    • le joueur A ne reçoit rien et le joueur B reçoit 14 euros ;
  • Si le joueur A choisit « à droite » (faire confiance) et le joueur B choisit « Lancer » :

    • Lorsque le chiffre du dé est compris entre 1 et 5, le joueur A reçoit 12 euros et le joueur B 10 euros ;
    • Lorsque le chiffre du dé est 6, le joueur A ne reçoit rien et le joueur B reçoit 10 euros.

Nous avons non seulement observé comment les participants agissaient dans ce jeu, mais nous avons également pris des photos d’eux avec une expression neutre, avant qu’ils ne soient initiés à la tâche. Ces photos ont été présentées à 178 participants recrutés à Lyon. Nous nous sommes d’abord assurés qu’aucun de ces individus ne se connaissait. Nous avons ensuite donné aux participants de Lyon la tâche d’essayer de prédire comment la personne qu’ils voyaient sur la photo se comportait dans le jeu. S’ils tombaient juste, ils étaient récompensés en gagnant plus d’argent pour leur participation. Enfin, nous avons montré les mêmes photos à un troisième groupe de 103 personnes de Nice, dans le sud de la France. Ces personnes ont été invitées à évaluer la beauté des visages figurant sur les photos.

Le genre entre-t-il en ligne de compte ?

Nos résultats confirment que les personnes considérées comme plus belles par nos évaluateurs sont également jugées beaucoup plus dignes de confiance. Cela implique que dans notre échange économique abstrait, les personnes belles sont plus susceptibles de bénéficier de la confiance des autres. Toutefois, lorsque nous étudions les comportements réels, nous constatons que les belles personnes ne sont ni plus ni moins dignes de confiance que les autres. En d’autres termes, la confiance dépend des bonnes vieilles valeurs individuelles et de la personnalité, qui ne sont pas liées à l’apparence d’une personne.

Une prime à la beauté a déjà été observée aussi bien pour les hommes que pour les femmes. On pourrait toutefois penser que les femmes, dont on pense généralement qu’elles ont un degré d’intelligence sociale plus élevé, sont plus à même de déterminer la fiabilité de leur partenaire. Nos résultats ne le démontrent pas. Les femmes sont en moyenne jugées plus belles et jugent également les autres plus beaux. Cependant, les femmes n’agissent pas de manière plus honorable que les hommes dans le jeu. Enfin, les hommes et les femmes s’accordent sur leurs attentes quant à savoir qui sera digne de confiance ou non, et les femmes ne sont donc pas meilleures que les hommes pour prédire les comportements.

Les personnes perçues comme « belles » sont-elles plus méfiantes à l’égard de leurs semblables ?

L’adage selon lequel « tout ce qui brille n’est pas or » s’applique donc également à la beauté chez les humains. Cependant, on peut se demander qui est le plus susceptible d’être victime de ce biais. On pourrait penser que les personnes qui sont elles-mêmes souvent traitées favorablement en raison de leur apparence sont conscientes qu’il ne faut pas se fier à cette impression, qui résulte d’un biais d’appréciation.

Nous avons conçu notre étude de manière à pouvoir également étudier cette question. Plus précisément, les participants que nous avons recrutés à Lyon pour faire leurs prédictions ont également été pris en photo. Nous savions donc à quel point ils étaient influencés par l’apparence des autres, mais aussi à quel point ils étaient eux-mêmes conventionnellement beaux. Nos résultats sont clairs. Le biais de beauté existe pour tout le monde. Alors que nous pourrions penser que ceux qui bénéficient d’une belle apparence peuvent voir derrière le masque, ils sont tout autant influencés par l’apparence des autres lorsqu’ils décident à qui faire confiance.

L’industrie de la beauté a donc raison. Investir dans la beauté en vaut vraiment la peine, car cela apporte des avantages réels. Toutefois, les recruteurs ou les managers doivent se garder de se laisser abuser. Une façon de le faire est de rendre les CV anonymes et d’interdire les photos dans les candidatures. Mais dans de nombreuses interactions, nous devons décider d’accorder ou non notre confiance. Il est donc essentiel d’être conscient de ses propres biais. Nos résultats soulignent que ce biais est très difficile à surmonter, puisque même les personnes qui, de par leur propre expérience, devraient être conscientes du biais de jugement que confère la beauté en sont victimes.

The Conversation

Astrid Hopfensitz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09 Jul 13:18

Dans l’après-confinement, activer sa boussole éthique pour orienter sa quête de sens

by Pauline Fatien Diochon, Professeur Associé en Management, Grenoble École de Management (GEM)
Développer un socle de valeurs aide à transformer sa prise de conscience en action et permet d’ajuster la barre, si nécessaire, pour ne pas se perdre en chemin. Smit / Shutterstock

Le temps du confinement fut l’occasion d’une effervescence, tant intellectuelle qu’émotionnelle, sur un éventuel « monde d’après ». Éventuel, car les mécanismes d’inertie restent nombreux, favorisant le « retour à la normale », le « business as usual », plus que le questionnement de nos schémas de pensée et d’action.

Si le confinement a représenté une rupture dans notre rapport à l’espace et au temps provoquant une suspension de sens, le déconfinement nous invite à interroger notre rapport au monde en posant la question « comment reconstruire le sens ? ». En effet, celui-ci n’est pas immanent, il ne tombe pas du ciel, mais au contraire se tisse dans l’interaction entre nos valeurs et le réel qui résiste.

Le développement d’une éthique personnelle fonctionnant comme une « boussole » pour l’action constitue un formidable outil pour accompagner notre quête de sens au quotidien. Les quelques témoignages que nous avons recueillis dans le cadre de nos travaux de recherche viennent illustrer cette idée.

Quand le monde nous interpelle

Par bien des égards, le confinement fut un temps de suspensions. Suspension d’un système productif, comme le dit le philosophe Bruno Latour, que l’on pensait inarrêtable. S’en est suivie pour certains une suspension de sens du travail, quand celui-ci ne pouvait plus jouer son rôle habituel de structuration de l’identité. Par effet domino et en extension, une suspension de l’évidence du sens de la vie, de sa direction et signification.

Cet espace-temps de suspension de sens qu’a constitué le confinement a alors été propice pour certains à un questionnement éthique.

Les questions éthiques se posent souvent à nous dans ces moments critiques où le monde qui nous entoure nous interpelle, convoque notre responsabilité, réveille nos valeurs.

C’est le cas dans certains témoignages recueillis dans le livre Les choses importantes (Éditions Payot), comme celui de Marion pour laquelle une année sabbatique a été un déclencheur.

Jeune médecin, pensant s’orienter vers la chirurgie avant de partir en Asie et en Afrique, elle remet tout en question au retour, souhaitant un métier compatible avec son mode de vie et ses valeurs qui se sont affirmées lors de cette année de transition. Progressivement, sa sensibilité humaine l’emporte dans ses choix. Marion s’oriente vers l’addictologie, une discipline permettant d’appréhender la personne dans sa globalité.

Pour d’autres personnes, le questionnement éthique se pose au quotidien, sorte de colonne vertébrale de l’existence ou de sa profession.

En tant que coach professionnel, Dorian voit l’éthique comme une hygiène de tous les instants. Il lui permet une vigilance constante sur le rôle qu’il joue dans le système de son client, en interrogeant sa posture, sa légitimité, les dérives de sa potentielle puissance.

Quelles que soient les conceptions de l’éthique, restrictives (liées à un moment spécifique, comme une crise) ou élargies (du quotidien), l’éthique peut s’incarner dans une boussole. Cette boussole est en quelque sorte la matrice de notre éthique personnelle, un socle de fondamentaux, de valeurs, nous permettant de discriminer les choses importantes selon nous et d’avancer dans la direction qui a du sens pour nous.

Cela suppose de nécessaires arbitrages et compromis, car l’éthique dans cette perception reste une affaire de contexte, interroge ce qui est souhaitable et possible en fonction des circonstances, du terrain d’action.

Entrer en résonance avec le monde

Utiliser une boussole éthique, cela veut dire que le sens se construit dans l’ici et maintenant, chemin faisant. Confrontés à des conflits éthiques, des coachs expliquent en quoi leur prise de décision ressemble à une « expédition », une « aventure intéressante », une « exploration », qui ne s’est pas faite en un jour, mais dans un voyage au long cours.

Cette conception interactionnelle de l’éthique invite à nous interroger sur ce qui a du sens pour nous, et comment le monde nous interpelle.

Dans la lignée de Bruno Latour, qui nous a invités pendant le confinement à « atterrir » et à discerner les actions arrêtées qui devraient rester suspendues de celles dont on souhaite la reprise et le développement, le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa suggère, pour penser la vie bonne, de réfléchir à notre rapport au monde, et comment entrer en résonance avec lui.

Bruno Latour, sociologue et philosophe, invité dans la matinale de France Inter le 3 avril dernier.

Il nous invite à nous défaire d’une relation instrumentale, réifiante et « muette » avec le monde pour nous laisser « prendre », toucher et transformer par celui-ci. Mais on ne peut forcer la résonance ni la simuler. Elle est imprévisible et suppose que l’on reste disponible.

Les émotions sont souvent de précieux indicateurs de résonance. Songeons à ce que le confinement nous a fait vivre. Nous ne pouvions alors échapper à nous-mêmes et à nos émotions, souvent exacerbées. Que vinrent-elles révéler, mettre en évidence de nos besoins et envies ?

Face au « barbouillement moral », caractéristique du questionnement éthique comme décrit par Baptiste Morizot, chercheur en philosophie, il faut accepter l’inconfort du tiraillement entre plusieurs valeurs ou voies possibles. Nos malaises doivent donc être analysés, au risque sinon de rester lettre morte, soigneusement occultés par des stratégies de contournement et d’évitement.

Lors d’une intervention en entreprise, Patrick, consultant, explique à quel point au départ il ressent de la confusion, une forme de débordement face à la complexité de la situation de l’équipe qu’il accompagne… tout en éprouvant dans le même temps une très grande détermination pour ne pas se laisser « endormir » ou « anesthésier » par le système. Patrick utilise l’image du jonglage éthique pour exprimer sa capacité à combiner affects et prise de recul, être dedans tout en étant dehors.

Rester à l’écoute de ses émotions

Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Ouvrage de Hartmut Rosa. Éditions La découverte

Ainsi, en utilisant notre réflexivité, cette capacité à prendre de la distance pour explorer nos manières de voir, penser, agir, interagir et ressentir, nous pouvons prendre conscience et interroger nos émotions, pour ensuite définir en lien avec elles un principe directeur qui nous guide.

Pour Gilles, qui fut dirigeant d’association pendant trente ans, « faire un avec le monde, s’enraciner, s’engager » est un principe directeur et un moteur de longue date. Pour Jeanne, rescapée d’un génocide rwandais, il s’agit d’un besoin de mémoire, de résilience et d’œuvrer pour une cause : la paix, l’altruisme.

C’est par cette association de la réflexivité à nos émotions que nous pouvons avancer, dans cet équilibre subtil, tel un funambule, vers les choses importantes pour soi et pour le monde.

Ainsi notre boussole éthique nous invite à naviguer entre raisonnement et résonance, pour articuler un sens qui nous permet d’entrer dans un rapport harmonieux avec le monde. Un rapport non seulement intellectuel, mais aussi émotionnel. Ceci nécessite de s’interroger et s’écouter régulièrement, de développer une écologie de l’engagement, permettant d’ajuster la barre pour ne pas perdre son cap ni se perdre en chemin.


Claire Delepau Michelet, coach, dirigeante de Terre de Sens, auteure du livre « Les choses importantes », a corédigé cet article.

The Conversation

Pauline Fatien Diochon does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.